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Quand la douleur devient objet

Ostéopathe

Quand la douleur devient objet

Et le patient devient sujet

Ou l’évolution du concept de la douleur au XIXème par l’étude de ses définitions dans les dictionnaires médicaux . Article inspiré d’un résumé de la première partie de mon mémoire (1).

A. Dechambre (2) décrit trois phases de conception de la douleur: métaphysique, physiologique et clinique. En parcourant les dictionnaires médicaux du XIXe, quels sont les arguments étayant sa théorie?

La phase métaphysique

Selon A. Comte (3), l’humanité passe par trois étapes dans l’évolution des recherches sur une discipline. Aujourd’hui, la dernière strate scientifique est largement engagée depuis plus d’un siècle. Elle considère comme existant ce qui est prouvé par l’expérimentation et établit des lois constantes dénuées d’empirisme. Avant cette ère, la nature seule suffisait comme justification des phénomènes. En fait, la seconde étape dite métaphysique est aussi philosophique: les idées nouvelles des Lumières dans leur volonté de rationalisation donnent aux entités abstraites telles que la Raison, la Vie, l’Absolu ou encore l’Infini les clefs des mystères de l’existence.

En ramenant à la Terre la cause des phénomènes autrefois expliqués par la Religion, ils deviennent ainsi accessibles à l’Homme et au laïque.

A cette époque il existe une confusion entre la douleur morale et physique qui existe « au-delà », indépendamment de l’expérimentation objective, car s’il y a bien une chose qui ne mérite pas d’être prouvée c’est bien celle que chacun a déjà ressentie dans sa chair.

La phase physiologique

La phase physiologique se caractérise par un point de vue matérialiste dans lequel l’impalpable, l’esprit ou l’âme, sont exclus des investigations qui se focalisent sur le corps.

Le mépris de l’esprit

La distinction entre la douleur morale et physique présente dans les définitions ne caractérise pas la phase physiologique dans la mesure où elle existait déjà. En revanche la disparition du terme de « douleur morale » au profit de celui de « passions » témoigne du désintérêt voire d’un certain mépris pour les sciences dites « molles » non objectivables.

La douleur disséquée

L’étude de la douleur physique de ce point de vue permet la description de caractéristiques jusqu’alors non étudiées. Ainsi, de longues et nouvelles suggestions de ses causes et ses mécanismes apparaissent: des récepteurs aux perceptions en passant par les voies de conduction et centres d’intégration.

La fin du traitement du mal par le mal?

La douleur est considérée comme un symptôme et non une maladie, ce qui peut paraître évident mais qui va changer la façon dont les traitements seront envisagés. Le traitement du mal reposait avant sur le traitement de la douleur par la douleur.

La phase clinique

Il existe une chronologie entre la phase physiologique et métaphysique, la première progressant largement au détriment de l’autre, mais au vue des définitions, on ne peut pas considérer la phase clinique comme étant la dernière.

Elle n’est autre que l’intérêt porté aux formes concrètes de la douleur

R Rey, Histoire de la douleur (4)

et n’a pas attendu le milieu du XIXème pour s’épanouir.

Le médecin au chevet du malade

Aux 4 types de douleurs connues par les anciens (tensive, gravative, pulsatile, pongitive) s’ajoutent un grand nombre d’états de sensibilité désagréables dont la description des expressions est fascinante. La précision des faciès, des gémissements et des positions empruntés par le souffrant prouvent une présence sans conteste et assidue des médecins au chevet des malades.

Et les dérives du pouvoir de l’expertise

Dans les dérives influencées par la médecine coloniale, on note une recrudescence de catégorisations sociales, raciales ou démographiques, notamment au sujet du ressenti de la douleur… ainsi les humains ne seraient pas égaux selon qu’ils soient riches ou pauvres, noirs ou blancs, hommes ou femmes… la douleur n’échappe pas aux critères de la classification du genre humain.

Et donc?

Cette étude reflète le matérialisme ambiant: du Ciel immatériel, flou et impalpable, les regards se sont plongés avec les moyens du bord au plus profond de la Matière. Notons les débuts de l’histologie et l’invention d’instruments permettant d’investiguer l’intérieur: stéthoscope, microscope, tensiomètre ou encore le business des déterreurs de cadavres…

Dans un nouveau monde industriel, la systématisation et la classification font loi. La clinique remplace les spéculations empiriques des siècles précédents qui laissaient aux barbiers le soin de se salir les mains. Le médecin prend autant de recul dans sa relation au patient qu’il se rapproche de son corps malade. Le corps devient un objet dont les failles sont autant de bugs à classifier que les différences physiques et sociales sont à stigmatiser.

Les témoignages des médecins au chevet du malade n’avaient jamais été aussi nombreux et précis, sa présence détrônant même celle de l’homme de foi. Les sœurs ont été remplacées par les infirmières et le dernier sacrement par la morphine. Repu de ses observations sagement classifiées le médecin s’est peu à peu éloigné du corps souffrant. Rares sont ceux qui prennent encore le temps d’examiner de manière systématique. A l’heure où notre société souffre d’une profonde crise spirituelle et que la télémédecine gagne du terrain, dites docteur, qui restera-t-il pour donner un sens à ma douleur?

(1) L. Contente, « Evolution du concept et de la prise en charge de la douleur au XIXème siècle », mémoire de D.U. Histoire de la médecine, 2017, Paris.

(2) Amédée Dechambre, 1812-1886, est un médecin français connu pour avoir été directeur de publication, du Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales.

(3) Auguste Comte, 1798-1857, est un philosophe français et est à l’origine du positivisme.

(4) R. Rey, Histoire de la douleur, Editions La Découverte, Paris.

 

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